La cathédrale gothique est née de l’esprit harmonieux d’une communauté d’hommes déterminés à guider le peuple vers la compréhension des messages divins qui résident déjà dans l’âme de chaque individu. L’idée, la création et la construction d’une structure capable d’accueillir et de raconter en même temps se développe de manière décisive entre le XIIe et le XIIIe siècle avant J.-C., donnant l’impulsion à la construction des cathédrales les plus fascinantes et majestueuses dans les plus importantes villes européennes.

Une ville en plein essor

Le diocèse de l’évêque se trouve au cœur de ces villages qui sont aujourd’hui devenus des villes en plein essor, des marchés florissants du commerce international, des centres de culture scientifique, mystique et littéraire. La prestigieuse cathèdre, qui désignait le siège destiné aux personnalités importantes à l’occasion des cérémonies, des rites et des assemblées significatives pour la communauté, s’est incarnée dans le symbole même de l’autorité de l’évêque.

La compacité des formes romanes est allégée par l’élan des colonnes gothiques, l’atmosphère méditative s’ouvre à la contemplation lumineuse des hautes fenêtres multicolores, tandis que les murs sont réduits en épaisseur au profit d’une gestion plus légère de l’espace.

Selon le savant Charpentier, la première impression que l’on a en franchissant le portail d’une cathédrale gothique est comme une sensation de redressement de la colonne vertébrale, un mouvement physiologique interne qui prédispose le corps lui-même à suivre, à entrer en harmonie avec un environnement projeté vers le haut. La poussée verticale des piliers, des arcs et des voûtes tend presque à obliger l’homme à lever son regard intérieur pour s’approcher du ciel : “la cathédrale est la cité de Dieu : les justes, et tous ceux qui, depuis la création du monde, ont travaillé à la construction de la cité sainte, y ont pris place (Màle)”.

Lieu de transition et de contact entre l’humain et le divin

La cathédrale rapproche l’homme d’une conception spirituelle plus concrète, qui lui permet de se libérer des contraintes de la logique et de l’interprétation, afin de se laisser guider par la sensibilité qui, dans l’espace sacré, trouve son expression maximale dans la puissance du symbole : “[…] ce royaume visible, cette cité de Dieu sur terre. Elle est cette révélation, cette parole qui ne s’arrête jamais et n’est jamais interrompue, cette voix, cette représentation, cette incarnation dans la pierre des grandes vérités (Gillet)”.

Le profil architectural extérieur de la cathédrale rappelle l’image d’une montagne, avec des pics et des sommets déclinés en clochers et en flèches ; le portail évoque l’entrée d’une grotte naturelle, comme un ancien sanctuaire primitif. La relation entre la montagne et la caverne, symboles des centres spirituels, existe dans le corps humain entre le sommet de la tête et la cavité du cœur ; la caverne ouvre sa bouche sous la montagne, s’y cache et pousse, pulse pour entrer afin de connaître, tandis qu’au-dessus le sommet marque l’apogée de la contemplation.

Franchir le seuil de la cathédrale signifie plonger dans un espace suffoqué, silencieux, mais vivant ; dans les civilisations tribales, l’entrée de la hutte sacrée est considérée comme le lieu réservé aux initiations, où le franchissement du seuil entre le monde réel et le monde chtonien sanctionne le détachement de la dimension de la vie quotidienne vers la découverte d’une plus grande conscience intérieure. Souvent considérée comme le berceau où sont nés les dieux et les héros, la maison des sibylles, l’humble demeure des devins et des ermites, un coffre à trésor naturel protégé par des dragons, des griffons et des animaux fantastiques, la grotte représente le lieu de contact avec les pouvoirs des profondeurs, tant de la terre que de l’âme.

La cathédrale n’est pas seulement un lieu d’arrivée, mais aussi un moment de passage par l’entrée de sa signification, dans le symbole qui caractérise ses sculptures et bas-reliefs, dans l’antichambre d’une cité divine qui impose au visiteur attentif un péage initiatique pour s’aventurer à l’intérieur de ses significations.

Le long des allées silencieuses, ou encastrées dans les parois vitrées, apparaissent des statues, des peintures et des reliefs qui racontent le contenu des liturgies, la vie des saints avec leurs miracles et leurs œuvres de piété, donnant corps et forme aux fantasmes les plus intimes de l’imagination collective de tous les temps, fusionnant la vie quotidienne avec l’histoire spirituelle. A côté des visions solaires, alternent les symboles liés aux descriptions réalistes ou fantastiques des bestiaires, les motifs rituels de la spirale, de la grille, du labyrinthe qui, d’ornements abstraits et géométriques comme ils l’étaient dans l’art antique, barbare et oriental, prennent l’aspect inquiétant de formes vitales.

La rencontre et l’union à la fois entre la Lumière et les Ténèbres, le thème iconographique de la lutte éternelle entre le Bien et le Mal, le Dragon et le Chevalier, le Saint et la Gargouille, creusent dans la psyché de l’homme, allant frapper la vue et l’imagination, pour ouvrir la voie vers ces archétypes qui se reflètent, comme matérialisés, sur les arcs et les crêtes : ” la cathédrale ne se contente pas d’exalter “. Il enseigne. Il ne suffit pas de prier. Il donne des instructions. Elle fait plus que toucher les cœurs. Il ordonne et dirige (Gillet)”.

La cathédrale médiévale vit aussi d’une histoire plus populaire et taciturne, dont les grands espaces intérieurs évoquent encore certaines images, peut-être difficiles à comprendre pour l’homme moderne. Aujourd’hui, en effet, la cathédrale est un lieu réservé aux cérémonies orthodoxes et aux fonctions liturgiques, alors que par le passé, des rites populaires y étaient également organisés, auxquels assistaient les pauvres et les gens du peuple. Un exemple est la “Fête des Fous”, au cours de laquelle la hiérarchie ecclésiastique est ridiculisée, diluée dans des formes représentatives plus proches d’un peuple vulgaire capable de critiquer les aspects les plus superficiels et pompeux.

L’homme s’élève vers une dimension divine plus accessible, questionnant et mettant en scène la précarité de l’institution religieuse, opérant une interprétation plus personnelle, voire satirique, de la signification du temps sacré. L’homme médiéval marquait sa journée selon des rythmes préétablis, vivant dans des espaces profanes, hors de la cathédrale ; l’entrée solennelle au cœur du divin impliquerait une tension excessive vers l’absolu. Grâce à l’alternance du jeu entre le sérieux et le ridicule, chaque homme est digne de vivre dans l’harmonie d’un lieu ouvert et accueillant qui s’élève autant dans la vie de la cité que dans la vie quotidienne de l’individu : ” les chapelles servaient de salles de classe, et la nef servait souvent de théâtre “. Les paysans y passaient beaucoup de temps, et ce d’autant plus volontiers qu’il y avait toujours quelque chose à voir ou à entendre (Jacobs)”.

La cathédrale vit comme un théâtre, un bâtiment d’échanges et de rencontres, mais aussi comme une pierre vivante, grâce à la main de ceux qui, avec dévouement et passion, ont érigé sa base et sculpté ses formes. La caste des bâtisseurs, dont l’ambition consistait à agir avec humilité pour la gloire du Grand Architecte, est née et est constituée en collège secret, où de l’échange de rituels, de poids et de mesures, naîtra la “plante” sur laquelle ériger le contour de la géométrie secrète : Conscients de n’être qu’un instrument au service de l’esprit, leur pratique du métier s’est insérée, de façon naturelle, dans la plus ancienne Tradition initiatique, pour laquelle l’art de bâtir constitue l’art par excellence, l’art royal, sacré par nature (Jacq)”.

Fruit d’une action collective et chorale

La cathédrale a posé ses fondations à l’intérieur du chantier, un espace symbolique et réel où de nombreuses mains ont participé à l’unité du projet. Outre les contributions généreuses et les offrandes sous diverses formes dispensées par tous les membres de la communauté, il arrivait souvent que ceux qui ne pouvaient pas donner de biens, offrent le travail de leurs propres mains, travaillant aux côtés des ouvriers, des maçons, des charpentiers et des tailleurs de pierre professionnels. Au milieu de tant d’anonymes, cependant, un homme se distingue, à qui a été confié la gestion, la supervision et l’achèvement du plan divin sur terre, à travers l’œuvre de la cathédrale : le Maître.

Malgré le fait que la division du travail était appliquée dans le chantier naval et que les avantages de la spécialisation de chaque individu étaient exploités au maximum, il n’y avait aucune continuité, ni différence de rang ou de prestige entre les tâches de coordination et les tâches plus manuelles. Le Maître est arrivé à la fonction suprême grâce à la dure expérience acquise par degrés et aux capacités personnelles qui lui ont permis de passer d’un degré à l’autre.

Pour construire la cathédrale, synthèse vivante des métiers des bâtisseurs, il faut un regard unificateur, une personne qui, grâce à sa vision globale, sait rassembler les différentes parties décomposées en un tout cohérent. Le Maître est un profond connaisseur non seulement des mesures structurelles sur la base desquelles il faut sculpter la pierre, mais aussi du langage symbolique et ésotérique qui se cache derrière les bas-reliefs incrustés de motifs floraux, derrière les figures grotesques sculptées dans des entrelacs compliqués, dans les mains et les yeux des saints et des martyrs sculptés le long des nefs.

La responsabilité et la connaissance du Maître sont le fruit d’un long parcours spirituel, fait de dévouement et d’engagement, où celui qui coordonne et dirige le chantier est porteur d’une fonction sacrée, et sur les épaules duquel repose la charge la plus lourde, celle de concevoir le plan et de guider la communauté pour qu’elle puisse achever l’ouvrage. Avant d’être architecte, le maître doit être un leader communautaire, respecté tant pour son expérience du métier que pour ses qualités spirituelles. Il ne peut accéder à sa fonction qu’au terme d’une initiation longue et exigeante, où il apprend à connaître l’âme humaine ainsi que l’âme de la matière (Jacq).

Le poète français Baudelaire a défini la nature comme “un temple où des colonnes vivantes laissent parfois échapper des paroles confuses ; l’homme traverse des forêts de symboles”. Cette définition peut être associée à la même fonction dont la cathédrale est porteuse, c’est-à-dire un temple sacré dans lequel les messages sont racontés en plusieurs langues, un édifice qui parle le langage mystérieux du mysticisme et une forêt de symboles, car il demande au visiteur un effort d’interprétation qui va au-delà de la disposition mentale quotidienne avec laquelle on analyse, observe, admire un artefact pour en saisir la profonde beauté.

Il est donc nécessaire de confronter sans préjugés ni interprétations déviantes les principes métaphysiques, cosmologiques et religieux qui ont donné forme, à travers les siècles, aux actes et aux messages des anciennes civilisations. De l’Égypte ancienne découle, en effet, une conception spirituelle de l’art identique à celle exprimée au Moyen Âge : “L’Égyptien n’a pas de mots pour désigner l’artiste […] Une belle œuvre n’est jamais signée, de même que les chefs-d’œuvre de l’orfèvrerie, comme les statues ou les peintures des tombeaux et des sanctuaires […] L’œuvre compte, pas l’ouvrier (Sauneron)”.

L’artiste ne s’est pas fixé pour objectif de réaliser un portrait mécanique de la nature, mais, à travers l’artefact sculptural ou pictural, il a mis en œuvre des tentatives de mise en ordre du cosmos intérieur, par le biais d’un langage figuratif permettant d’interroger l’univers : ” pour cette raison, l’art égyptien est une interprétation du monde et l’artiste, vivant les rythmes cosmiques, crée des rituels qui aideront les hommes à mieux vivre la réalité universelle (Jacq) “.

Comme pour la fonction sémantique de la figure du Maître dans le microcosme du chantier, l’artiste égyptien devient le médiateur entre ce qui ne peut être exprimé par des mots et le monde des formes, auquel il donne une réalité objective et visible, précisément par la conscience de l’incommunicabilité de ce qui règne dans le macrocosme.

Dans l’art égyptien, la proportion des volumes tend à suivre une dynamique fluide et harmonieuse ; un concept similaire devient indispensable dans les motifs symboliques de la cathédrale, décorations esthétiques apparentes d’une part, sons vitaux d’une harmonie constante d’autre part. Le caractère sacré de la pierre est lié à l’expérience de son indéformabilité, de son austère résistance au temps.

Les Égyptiens construisaient sur du sable, exploitant sa masse et sa consistance comme une fondation sur laquelle ils pouvaient absorber non seulement les poids au-dessus d’eux, mais aussi les petits tremblements de terre causés par les mouvements sismiques souterrains de courte durée : “nous, par contre, nous construisons sur de la terre : elle bouge plus et, à la longue, les moindres mouvements du sol finiraient par briser les pierres si nous les placions directement les unes sur les autres. […] comme des châteaux de cartes : c’est la carte placée horizontalement au sommet qui permet aux deux autres, verticales, de rester debout (Michaud)”.

Au fil des siècles, du sable, l’homme est passé à la vénération des arbres sacrés, s’en inspirant pour la construction de bâtiments, de colonnes et de statues, suggérant une forme idéale de dérivation mystique ésotérique. Ainsi, un bâton, comme le lituo romain ou le caducée d’Hermès, reproduit l’énergie de l’arbre sacré dont il a été arraché, se traduisant par un pouvoir de divination ou de guérison selon les fonctions spécifiques des dieux auxquels le bois lui-même était attribué.

À Dodone, en Épire, qui fut plus tard le site d’un célèbre sanctuaire grec, le dieu Zeus se manifestait dans le chêne et, par le murmure de ses branches, parlait au moyen d’oracles. […] En Égypte ancienne, le sycomore, identifié à une déesse, parlait au dieu Osiris, comme Zeus parlait depuis les chênes (Roversi Monaco)”. Dans l’Ancien Testament, au centre du Paradis terrestre, il y a l’Arbre de Vie, tout comme le symbolisme axial qui caractérise sa physionomie trouve ses racines dans la Kabbale hébraïque, dans la religion indienne, dans les cultes des arbres de type druidique, jusqu’à arriver à un sens totalisant de la Nature, qui englobe chaque élément, dans une image plausible du Divin.

La conception de l’arbre comme axe du cosmos devient le pilier principal à l’intérieur de la cathédrale, un point d’union imaginaire avec le regard étonné du visiteur qui parcourt toute la longueur de la cathédrale pour atteindre son sommet, où il peut percevoir la présence du Divin, immergé dans une voûte céleste au-delà de l’entrelacs des arcs pointus.

Si, d’une part, cette duplicité directionnelle exprime à la fois l’ascension de l’existence terrestre (la dimension horizontale) vers la demeure des dieux et la descente du Ciel sur la Terre, d’autre part, la fluidité de la ligne verticale s’étend de la surface de la Terre vers son sein : “la Terre n’est pas un corps mort, mais en elle habite un esprit qui est sa vie et son âme”. Toutes les choses créées, y compris les minéraux, tirent leur force de l’esprit de la Terre. Il est la vie, il est nourri par les étoiles, et il donne de la nourriture à tout ce qui vit et habite dans son sein. Par l’esprit reçu d’en haut, la Terre couve les minéraux dans son sein, comme une mère l’enfant à naître (Valentine).

Comme l’arbre, la cathédrale perçoit la puissance tellurique, la condense dans la crypte pour la répandre dans les colonnes et la faire parvenir aux nefs ; l’achèvement du Grand Œuvre alchimique consiste dans la matérialisation subjective et objective de l’esprit et la spiritualisation de la matière. La cathédrale imprègne le visiteur d’une spiritualité active qui le fait participer à une conception complexe, au centre de laquelle l’individu peut percevoir l’influence et la relation étroite qui lie l’édifice sacré aux forces de l’univers.

Située au cœur de la ville, la cathédrale indique que l’univers entier est vivant et perceptible pour celui qui a des yeux pour “voir” et des oreilles pour “entendre” : “en partant à la recherche des cathédrales, nous nous plaçons dans la perspective des étoiles, en ne tournant plus le miroir de l’âme vers l’auto-contemplation humaine, mais en l’orientant vers la lumière éternelle et créatrice. Les grands vaisseaux de pierre sont les portes du cosmos (D’Orval)”.